13 novembre, le choix de Sonia
![]() |
| Mnemosyne - 1886 - Lord Frederick Leighton - col. privée |
L’autre soir j’ai regardé « 13 novembre, le choix de Sonia ». Petit chef-d’œuvre de docufiction dû à David André et Violette Lazard. Histoire de cette mère de famille musulmane, qui, par le hasard dû à l’accueil au sein de son foyer d’une jeune femme dont elle ignore la radicalisation, Hasna, se retrouve, elle et son compagnon, face au terroriste Abdelhamid Abaaoud. Cachée derrière un voilage, momifiée sous un déguisement, voix transformée afin que nul ne puisse la reconnaître, la véritable Sonia raconte, sous ce nom d’emprunt, cet épisode qui va bouleverser à jamais sa vie et celle de sa famille. Narration entrecoupée de séquences d’une fiction réaliste où son rôle est tenu par Carima Amarouche, admirable comédienne. C’était beau, émouvant ; superbe en un mot.
Faisant fi des menaces qu’il profère, cette muse du courage et de l'abnégation décide de dénoncer à la police, afin d’éviter les autres attentats qu’il prévoit, notamment à La Défense, l’assassin Abaaoud et son complice, planqués dans un buisson sous un pont d’autoroute, dans l’attente d’un refuge que recherche Hasna, après le massacre qu’il a perpétré aux terrasses des cafés du cœur de Paris. Sous les vêtements de ces crapules fanatiques se devinent des ceintures d’explosifs.
Tout au long de ce document le spectateur accompagne avec passion cette famille musulmane déchirée entre la peur des représailles, ignorant les coutelas d’égorgement de ces négateurs de l’Islam et le désir de faire preuve de civisme et de générosité. L’étau de la crainte qui vous étreint se desserre parfois quand la SDAT enfin l’écoute pour vous comprimer à nouveau lorsqu’elle tergiverse dans son action, jusqu’à la conclusion, la mort des deux terroristes explosant dans leurs ceintures entraînant avec eux la jeune Hasna.
Mais ensuite, tant de désinvolture et de mépris envers cette femme déchirent en nous la part d’humanité qui nous anime, laissant sourdre la colère. Elle était notre sœur, et nous la quittons dans la précarité de l’abandon. Elle était cette héroïne que nul d’entre nous n’aurait peut-être su égaler, et nous la laissons dans l’obscurité indécente d’un destin brisé.
Lorsqu’une bande d’argousins vient l’interpeller chez elle. Apparaît alors un flic, banal, qui nous explique benoîtement que l’action est normale. Il fallait vérifier si elle ne faisait pas partie de la bande. Il y avait sans doute une autre manière de procéder et non comme envers une criminelle. Cette femme exemplaire, ce parangon de vertu ne se plaindra que d’une chose, de ce que vont penser d’elle ses voisins (ils vont me prendre pour une terroriste, la honte!) brutalement renvoyés dans leurs pénates, devant eux malmenée, invectivée, menottée lors de cette arrestation musclée, aussi victimes qu’elle du peu d’égard déployé par les sbires armés et en cagoule, cohorte colonisant le couloir de l’immeuble. Il suffisait de la convoquer chez le commissaire. Elle y serait venue. Aussi simplement que lorsque les policiers la convoquèrent après son appel dénonçant le terroriste.
La garde à vue ensuite au cours de laquelle un couple improbable de flics la fusille de questions, sans aucun ménagement, pour enfin décider que tout ce qu’elle raconte est la vérité. Un esprit un tant soit peu raisonnable l’aurait compris tout de suite sans ce déluge pseudo-psychanalytique d’interrogations douteuses.
Le tragique enfin pour le final de cette lamentable assomption accouchée par des auteurs sans talent, cette logique expérimentale, pour sa sécurité, de la rayer du monde d’avant. Sans réfléchir une seconde au protocole mis en place pour la protéger de la vengeance des islamistes et encore moins aux conséquences induites. Deux nuits d’abord, abandonnée, seule dans un hôtel. Nouveau nom. Nouveaux souvenirs. Nouveaux matricules qui s’avèrent inconnus en inadéquation avec sa nouvelle réalité et font d’elle une personne sans avenir, soumise au néant, décédée. Administrativement décédée comme le précise son avocate, Samia Maktouf. Délogée de chez elle. Dépaysée dans l’inconnu. Obligée de se terrer dans le mensonge. Ne plus savoir qui elle est. Oublier qui elle fut. Devenir une autre dont elle ignore tout. Ces scoliastes dédaigneux œuvrèrent dans l’absurdité.
À celles et ceux qui regrettaient que l’État ne lui attribuât pas la Légion d’honneur, et pour cause puisqu’elle n’existait plus, l’ancien président Hollande, réfléchissant à la question, répondit qu’il eût fallu étudier une formule où cette décoration lui fût décernée pour rester dans le secret des archives de la République. Stupide. Tout autant que la réponse d’un responsable policier déclarant qu’il serait bon désormais d’étudier un système plus en adéquation avec une nécessité protectrice. Non pas offrir à ces héros de l’ombre le sort des repentis, truands qui monnayent leur séjour en prison, mais la lumière du respect. Pas même ce prisme déformant, reflet trompeur de l’éphémère gloriole, simplement une vie banale, redevenue normale. Ce à quoi elle aspirait.
Cette femme à jamais ne connaîtra plus le plaisir de vivre en paix, sereine, parce que l’État n’aura pas su, malgré les beaux discours de ceux qui se sont succédé dans ce remarquable documentaire, la protéger comme il se devait mais l’exiler dans l’inanité d’une vie aux souvenirs effacés et à la vacuité de l’avenir. Elle qui ne voulait que vivre normalement. Après avoir sauvé des vies, la sienne détruite.
Et de conclure sur une sublime et magistrale certitude : « Je ne regretterai jamais d’avoir fait ce que j’ai fait, et si c’était à refaire, je le referai. »
Ce témoignage vaut bien toutes les Légions d’honneur galvaudées à tout va.

Commentaires