La mort et la loi
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| Jules Marie Desandré (1845–1899) Illustration de la fable « La mort et le bûcheron » de Jean de La Fontaine |
L’aseptisation de notre société est telle, que la loi qui vient d’être votée par L’Assemblée nationale s’appelle désormais du doux euphémisme d’aide à mourir. Et bien évidemment s’accompagne d’une levée de boucliers brandie par un bataillon de ringards pour qui la mort est l’Everest qu’ils craignent d’affronter.
Un texte dont la teneur n’apporte rien de révolutionnaire, édulcoré au possible afin de les rassurer. La peur s’amplifie à mesure que l’âge avance. Lors il n’est pas surprenant, dans une population vieillissante, que les partisans du rejet de tout suicide, assisté ou non, deviennent nombreux et militent contre une loi qu’ils considèrent comme délétère. Ignorant, volontairement ou non, les barrières, les palissades, les digues que le législateur aura érigées afin d’en éviter un usage inconsidéré. Malgré qu’ils en aient, cette loi, qui est donc votée, n’est pas une condamnation à mort de tout individu qui le souhaite. Bien au contraire. Il n’est que d’en lire les articles que chacun trouvera sur Internet (Proposition loi). Édulcoré à tel point que les termes de suicide assisté et, horresco referens, euthanasie sont remplacés par une aide à mourir qui ne veut rien dire, à tout le moins autant que malentendant et malvoyant pour sourd ou aveugle, IVG pour avortement. La confiserie pour tout vocabulaire. Voire pour résultat, car nul n’aidera quiconque à se suicider si par malheur son pronostic vital n’est pas engagé ou dans l’incapacité de le demander. À celui-là ou celle-là, restera la solution de l’autolyse par purée de pépin de pommes, de noyaux de cerises, pendaison, Benzodiazepam, fusil, poignard, lame de rasoir ou, s’il ne peut se procurer l’attirail, dans l’impossibilité de se mouvoir ou ne pouvoir imiter Socrate buvant la ciguë, la liberté chère d’un aller sans retour à l’étranger accompagné d’un parent, d’un ami ou d'un tiers dévoué.
Bref, nos ringards habituels sont toujours à la manœuvre pour trouver le rôle majeur qui siérait à leurs ambitions cosmiques.
La mort fait partie de la vie ; elle n’est rien.
Depuis ma plus tendre enfance, je la côtoie. J’avais six ans. Nous jouions mon frère et moi dans la cour de nos grands-parents. Le soleil resplendissait. Soudain une ombre aperceptive m’apparut et cessant nos jeux enfantins je lui dis que la mort rôdait. Notre grand-père maternel, mutilé de la guerre de 14, venait de mourir. Quelques heures plus tard on m’amena à son chevet où je l’embrassai. Son front dur et froid comme marbre heurta mes lèvres. Ses yeux clos ne me souriaient plus. J’éclatai en sanglots et allai me cacher derrière un meuble de la vieille maison assombrie. Il ne souffrait plus de cette blessure qui ne cicatrisa jamais, infestant l’organisme. Peut-être son médecin, vieux médecin de campagne, l’aida-t-il à franchir cette étape. Je ne le sus jamais, et jamais ne m’en préoccupais. Il ne souffrait plus. Cela suffisait à ma croyance, cette nouvelle étoile au firmament que m’indiquait mon père m’ayant pris dans ses bras pour me consoler.
Ensuite ce fut le long cortège de mes autres morts, de mes parents, de mes amis, de mon enfant.
De ce néant sans mémoire d’où nous surgissons un jour par hasard, un jour nous partons vers ce même néant devenu sans avenir. La mort n’est souffrance que pour ceux qui restent. L’être qui part, dont on dit qu’il repose en paix, l’instant fatal accompli, semble dormir sans rêve. Les croyants n’en croiront rien, pour qui l’âme batifole dans des sphères célestes propres à chaque religion. Cela les rassure, encore. Quelle importance ?
« Je ne suis pas mort, je dors » chantait Sardou. Mitterand lui demanda de chanter plus souvent cette chanson un jour qu’il déprimait peut-être.
Non, la mort n’est rien. Délivrance pour l’être qui souffre ou qui n’espère plus. Ainsi ces malades ou ces vieillards dont on dit qu’ils se laissent aller. Le syndrome de glissement. En huit jours, si rien n’est fait, ils partent. Qu’est-ce d’ailleurs que huit jours en plus ou en moins face à l’éternité ? Une goutte dans l’infini d’un océan de jours. Houellebecq, qui n’en rate pas une, parle d’une mer noircie de sang pour illustrer la nouvelle loi. Métaphore sans objet. Uniquement pour provoquer la peur, contenter ses laudateurs. Comme si les malades étaient achevés au couteau. Il n’a rien compris. C’est son droit. Mais oublier la souffrance au profit de son hubris, c’est le propre d’un vieillard solipsiste qui ne sait pas de quoi il parle et qui craint la mort.

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